MISE AU POINT

Les fenêtres troubles de Merry Alpern

En attrapant ce qui se trame dans la salle de bain d’un peep-show, la photographe américaine a fait une série à la fois dérangeante et belle qui questionne le rapport entre femmes et hommes. Pour la première fois à Paris, la galerie Miranda expose cette magnifique série.

Des corps dénudés, des strip-teaseuses en train de se recoiffer, des clients qui sortent des billets de leurs poches et pas seulement... En attrapant ce qui se trame dans la salle de bain d’un peep-show, la photographe américaine a fait une série à la fois dérangeante et belle qui questionne le rapport entre femmes et hommes dans un univers où ces derniers font la loi. Pour la première fois à Paris, la galerie Miranda expose cette magnifique série.

Lorsqu’elle vient chez l’un de ses amis, Merry Alpern est stupéfaite de découvrir, au fond de l’appartement, une fenêtre qui donne sur la petite lucarne d’une boîte de strip-tease. Nous sommes alors à New York durant l’hiver 1993. La photographe décèle immédiatement un sujet qui fera sa superbe série Dirty Windows. Pendant près de six mois, jusqu’à ce que cette boîte soit fermée par la police, en catimini, de la fenêtre de l’appartement de son ami, Merry Alpern photographie ce qui se joue dans cette minuscule pièce d’à peine dix mètres carrés qui sert de salle de bain. On y voit passer toutes les filles de la boîte et de nombreux clients qui viennent chercher un moment d’intimité avec elles. Comme si elle regardait un petit théâtre d’ombres, la photographe fixe toutes les scènes qui la surprennent et en fait des tableaux troublants où la nudité se mêle à la grâce, où le désir s’accompagne de violence, où la transaction règne.

Degas

Il y a bien sûr des scènes où les individus se droguent, sniffent un rail de coke par exemple. Il y a bien sûr des scènes de rapports sexuels tarifés. Il y a l’échange d’argent qu’on s’est promis, les baisers qu’on s’est achetés. Mais il y a aussi la fragilité de ses femmes qui se regardent quelques secondes dans un miroir, se recoiffent, cherchent dans un songe une échappatoire éphémère sur leur condition. La salle de bain est peut-être le seul endroit où elles peuvent fermer la porte et se retrouver avec elles-mêmes, reprendre en main quelques instants leurs destins dictés par la loi d’un marché qui se fiche bien de leur santé mentale et physique. Avec son appareil photo, Merry Alpern parvient à dire cette souffrance et cette humanité qui se loge chez ces femmes qui se sont fabriquées pour plaire et doivent danser nues sous les yeux d’hommes avides. Ainsi que le peintre Edgar Degas le faisait avec ses prostituées dans des bordels et ses danseuses à l’opéra, Merry Alpern souligne les coulisses noires et incertaines de ce type d’établissement.

Empathie

Par fragments, la photographe capture des scènes d’une intensité inouïe et qui révèlent une facette d’un monde que personne ne montre, qui est résolument caché, enfoui dans les immeubles sales, au fond des boîtes sordides. En désignant cette fenêtre comme un petit théâtre des mœurs et coutumes de ces femmes, Merry Alpern réussi à pointer du doigt une pratique sociale taboue et qui met mal à l’aise quand on en parle. Preuve en est le fait que la photographe, alors qu’elle était sur le point d’obtenir une bourse de la National Endowment for the Arts (NEA) en 1994, s’est soudain trouvée écartée par une bande de conservateurs qui criaient au scandale face à ces images. « Elle a mis le pied dans un monde tabou, interdit aux femmes » explique la galeriste Miranda Salt et qui ajoute que beaucoup l’ont accusé de voyeurisme tout en oubliant que c’était le sujet en lui-même qui leur posait problème. En effet, dans une société patriarcale comme l’était la ville de New York à cette époque, regarder en face les coulisses des boîtes à strip-tease avait de quoi provoquer colères et incompréhensions. Peu importe. Quelques années plus tard et cette série sera exposée dans divers grands musées américains, montrant par là combien ce travail suscite de l’intérêt. Surtout, il sonde profondément la domestication de la violence et la domination masculine sur les femmes. Qu’il s’agisse justement d’une femme qui les prend en photographie ajoute certainement une note sensible à l’ensemble, une pointe d’empathie qui rend ces images encore plus belles.

 

© Meery Alpern

Merry Alpern « Dirty Windows »

22 février – 20 avril 2019

Galerie Miranda, 21 rue du Château d’Eau 75010 Paris

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