MISE AU POINT

[Interview] Al Mefer, l'Alien de la Photo

Un moment d’hésitation nous arrête un moment à la vue de ces photographies. Quels étranges bâtiments se dressent dans le cadre. Sont-ils réels ? Sont-ils une création 3D réalisée par un graphiste ? Ne s’agirait-il pas d’un décor extrait d’un film de science-fiction ? Difficile à croire, mais ces photos sont bien réelles et ont été prises à Benidorm, une station balnéaire de la côte méditerranéenne espagnole. C’est Al Mefer, photographe et neuroscientifique de 25 ans, l’artiste à qui l’on doit ces clichés. Visiblement passionné par la Lune et par les planètes, comme en atteste son compte Instagram, il s’efforce dans nombre de ses travaux de donner un aspect martien ou lunaire aux lieux qu’il photographie. Rencontre avec « l’Alien » de la photographie :

 

Bonjour Al, racontez-nous plus en détail la vie que vous menez, entre les neurosciences et la photographie.

Je suis chercheur en neurosciences. Je me suis orienté vers cette discipline car elle s’intéresse à l’esprit d’un point de vue expérimental. Je pense que d’une certaine façon, cet intérêt pour les neurosciences se devine dans mon expression artistique. Tant au niveau conceptuel qu’au niveau de la forme, je m’inspire des connaissances que j’ai accumulé sur la perception, la mémoire et l’imagination.

" je n’ai acheté mon premier appareil photo qu’en juillet 2017"

Que vous a donc poussé à faire de la photo ?

Petit, déjà, je dessinais, et cette activité avait sur moi un effet thérapeutique et libérateur. Mon intérêt pour l’art me fit passer de nombreuses heures à me renseigner sur le sujet dès que j’ai eu mon premier ordinateur. C’est comme ça que j’ai découvert les photographes qui m’ont donné envie de faire de la photo. Pourtant, par un concours de circonstances, il se trouve que je n’ai acheté mon premier appareil photo qu’en juillet 2017, lorsque j’ai réellement commencé à travailler sur mes propres projets.

Quel appareil utilisez-vous ?

Une Nikon D3300. C'est un appareil polyvalent et peu encombrant pour un réflex.

D’où vient cette passion pour les environnements extra-terrestres ?

Ma volonté en photographie, et en art de façon général, c’est de provoquer une impression extra-terrestre. Faire que le spectateur sente que la photo vient d’une planète inexplorée, qu’elle est un extrait de la perception d’un être très différent. Dans la mesure où la connaissance de chacun à propos des mondes extra-terrestres est différente, cela ouvre un champ d’interprétations infinies à mes photos.

Comment obtenez-vous de telles couleurs dans vos clichés ?

Presque toutes les images sont retouchées sur Photoshop ou Lightroom. Souvent j’utilise les deux. C’est sûrement la partie du processus que j’aime le plus. Le moment où l’on définit les éléments les plus importants de l’esthétique d’un projet et le moment où les scènes mondaines se transforment en rêves et voyages dans le futur.

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Vous a-t-on déjà dit que vos photos font penser au film Blade Runner 2049 ?

Évidemment, je m’inspire de travaux d’autres artistes. Les paroles et les mélodies trip-hop, les romans dystopiques, la peinture surréaliste et les installations minimalistes possèdent les éléments que j’essaie de retranscrire dans mes photos. Je m’aperçois aussi souvent que les thèmes des neurosciences ont une influence sur mon travail. Après tout, il s’agit bien d’une discipline qui étudie l’organe qui produit l’art et tous les processus qui le précèdent : la mémoire, la perception, l’imagination. Les études de cas de neurologie ou de psychiatrie que je lis me sont aussi une source d’inspiration.

C’est vrai que ce n’est pas la première fois qu’on me parle de ce film. En particulier depuis la série de photos « Alien Architecture ». La photo de Roger Deakins est magnifique et le fait d’être comparé à lui me flatte énormément.

"L’idée derrière chacun de ces projets est de faire imaginer au spectateur, au-delà des photos, un monde hypothétique, qui soit le futur de l’humanité sur d’autres planètes ou comment l’on vit l’anxiété."

Quels sont vos prochains projets ?

J’ai un projet en tête qui porte sur les paysages volcaniques, mais c’est encore un projet en réflexion. J’aimerais pouvoir aborder les thèmes de développement durable et technologique dans mes prochains projets.

Quelle est l’intention qui se cache derrière vos photos ?

Notre perception du monde est configurée par notre système nerveux. D’autres animaux sont capables de percevoir l’ultra-violet ou distinguent plus de couleurs que l’Homme. Interroger notre expérience du monde, d’une subjectivité intrinsèque, et imaginer ses alternatives, c’est une idée sous-jacente à toutes mes photographies. Dans un projet, on peut réussir à unir une esthétique à un concept. L’idée derrière chacun de ces projets est de faire imaginer au spectateur, au-delà des photos, un monde hypothétique, qui soit le futur de l’humanité sur d’autres planètes ou comment l’on vit l’anxiété.

Comment avez-vous réussi les photos Phantoms of the Brain ?

Les photos de cette série ont, pour ma part, demandé deux fois plus de travail. D’abord en raison des longues poses avec les lumières et aussi car les photos ont été réalisées au Portugal et en Galice, pendant des jours de pluie et de brouillard épais. Pour moi, le plus important dans ce projet, c’était d’essayer d’exprimer à travers la métaphore de l’arbre, que l’on emploie en neurosciences pour décrire les cellules du cerveau, comment l’on expérimente la dépression, l’anxiété et les obsessions. Comment sont vécus ces sentiments désagréables qui s’immiscent violemment dans nos pensées ?

Dans vos photos, on voit beaucoup de paysages, beaucoup de flore et d’architecture. Pourquoi pas d’humains ?

La plupart de mes photos manquent de présence humaine car le paysage présente déjà le contenu émotionnel que l’on pourrait exprimer avec une forme humaine. J’aime bien le concept de « sophisme pathétique », l’attribution de propriétés émotionnelles à des objets inanimés. J’essaye de faire en sorte que via les couleurs, la lumière et le cadre, l’image réunisse tout ce que le visage pourrait transmettre. Cependant, je réfléchis tout de même à un projet dans lequel les humains accompagneraient le paysage. C’est une possibilité à laquelle je ne suis pas fermé.

Phantoms of the Brain

 

Alien Architecture

 

The Human-Alien Barrier

 

Deserts of the Future

 

Dreamscapes of Iceland

 

Sleepwalking in Outer Space

 

Crédit Photos : Al Mefer

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