INSPIRATION

Les chairs artificielles de Catherine Ikam: Une enquête cryptographique de la trace humaine.

Catherine Ikam est une artiste pionnière de la vidéo et de l’image digitale. Depuis les années 1990, elle s’est mise - avec Louis Fléri, théoricien et artiste spécialisé dans les nouvelles technologies de l’image - à la recherche de dispositifs interactifs capables de prendre la forme d’un visage, bousculant ainsi les places traditionnels de l’auteur et du modèle - à savoir du “moi” et de “l’autre”. Le procédé se passe tout en humanisant l’intelligence, voire en en créant une qui dépasse celle de l’homme : une intelligence post-humaine.

A partir des années 1970, une vague de théoriciens et d’intellectuels se sont mis à réfléchir à l’idée de linéarité et d’historicité qu’incarnait la Modernité. Face à ce triomphe unilatéral, la postmodernité et l’émergence des nouvelles avancées technologiques ont mis en place un paradigme d’horizontalité, défini à travers des notions spatio-temporelles telles que le “présentisme”, “l’immédiateté” et la “fragmentation”. Sur le plan de la représentation à l’ère du numérique, cela se traduit par un support constitué d’un réseau chiffré infini. Les termes “photographie non-humaine” (Joanna Zylinska), “post-photographie” (Joan Fontcuberta), photographie “partagée” et “relationnelle “(André Gunthert) et  “pouvoir de la connectivité” alimentent de plus en plus le débat actuel.

Détourner le portrait à coup de “moule numérique”

Catherine Ikam

Exposition V.I.E à la Galerie W Landau © Alexis Limousin

Catherine Ikam

Exposition V.I.E à la Galerie W Landau © Alexis Limousin

Depuis quelques mois, les oeuvres de Catherine Ikam occupent les cimaises de la Galerie W Landau située dans le 3e arrondissement à Paris (Oscar, 2005; Deep Kiss, 2007; Jeanne, 2018). Elle font partie d’une exposition collective nommée “V.I.E. V.ideo I.mage E.volution” dont le thème est la problématique des changements formels, conceptuels et techniques de la représentation à travers de multiples médiums. Catherine Ikam reprend ici le genre traditionnel du portrait, soit la représentation de l’individu, pour en détourner les codes à l’aide de la technique du “moule numérique”. L’artiste fait du portrait un outil grâce auquel elle expérimente les caractéristiques plastiques des nouveaux médiums et avancées technologiques pour ensuite en préciser leur valeur conceptuelle. A travers ses visages digitaux, elle dépasse les frontières matérielles de la photographie. Le résultat est la création de personnages fictifs, d’apparence hyperréalistes, qui dans la plupart des cas interagissent avec le spectateur. La forme, une toile traditionnelle ; le fond, une image transhumaine (H+) ou plutôt post-humaine (android) et dématérialisée, composée d’un langage codé.

Catherine Ikam

Jeanne, 2018 (Tirage photographique contre-collé sous Altuglass - châssis affleurant bois tamponné à la cire et à l'encre de Chine) © Catherine Ikam & Louis Fléri / Galerie W Landau

Catherine Ikam

Oscar, 2005 (Vidéo interactive) © Catherine Ikam / Galerie W Landau

Le post-humain ou comment représenter "l'autre"

Abordant les thèmes chers à l’artiste - l’identité à l’âge du numérique et l’apparence - ses portraits intellectuels s’activent face à la présence humaine, simulant les attitudes et l’esthétique corporel qui sont propres au spectateur, cependant, l’artificialité des gestes post-humains nous défient et nous dépassent.

La présence et l’expérience de l’android (entre humain et artificiel) ont précédemment été traités par des féministes comme Donna Haraway (Manifeste cyborg, 1984) en tant qu’outil esthétique, politique et social qui ne s’identifie à aucune culture ou société. De la même façon, la série des personnages interactifs de Catherine Ikam, visuellement humanisés, sont composés à partir d’un tissu scientifico-technologique dont le résultat est un portrait cryptographique de “machines pensantes”, en référence à Alan Turing.

Ces visages faits à partir de données changeables et modifiables dans un processus de création évolutive réagissent et se fabriquent dans l'instantanéité, au rythme de l’interaction avec le spectateur. Par ailleurs, ce sont les caractéristiques et les contraintes techniques propre à la photographie qui sont ici mises en cause - fixité, véracité, mémoire, archive - lorsque l’on relie leurs valeurs à celles du numérique. Par ailleurs, ces êtres posthumains et déshumanisés confrontent le spectateur à la nostalgie dès que ce dernier fait face à son double technologique. Composées de pixels, d’identités inachevées, de formules fragmentées - fruit des codes et des données organiques des univers en mutation - ces images apparaissent donc, à la manière d’un Antonin Artaud, comme des “corps sans organes”.

Cette interaction est le signe de la dépendance entre le monde virtuel et humain. Cette dépendance, de plus en plus visible et assumée, ferait ressentir la fin d’une époque et l’inquiétude d’une autre.

Humaniser le numérique : création ou émancipation ?

À l’époque du numérique, la technologie est source d’inspiration mais est avant tout un formidable outil de création.  Et chez Catherine Ikam, il s’agit d’une conception hors humaine lorsqu’elle se plonge dans une archéologie de l’être où ce dernier semble ne plus trouver sa place : on crée alors des reflets des individus en se servant des dernières avancées technologiques, notamment de l’intelligence artificielle, tout en mettant en cause le besoin de l’être pensant, et donc en soi humain.

Quand j’était une masse informe, tes yeux me voyaient et sur ton livre étaient tous inscrits les jours qui m’étaient destinés, avant qu’aucun d’eux n’existât”  (Psaumes, 139)

catherine ikam

Androids are lonely too, 2006 (infographie 3D) © Catherine Ikam et Louis Fléri

deep kiss catherine ikam

Deep Kiss, 2007 (vidéo) © Catherine Ikam / Galerie W Landau

Pour plus d’information, consulter le site de Catherine IKAM et Louis FLÉRI.

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