Ce que l’histoire de la tech en photo peut nous apprendre [Épisode 2]

Technologie
2 avr. 2020 par Joy Habib
10 MIN

Photo numérique, smartphones, logiciels de manipulation d’image, IA… ces grandes révolutions technologiques ont bouleversé le monde de la photo. Chez Meero, nous opérons à la croisée de la tech et de la photographie. Nous nous interrogeons donc sur l’histoire de ces innovations et sur les débats qu’elles ont suscités au moment de leur apparition. Car même si nous voyons ces progrès technologiques comme de formidables opportunités, nous savons aussi que tout chamboulement porte son lot d’inquiétudes. Nos équipes se posent en permanence la question de l’impact qu’elles peuvent avoir sur les professionnels et le grand public et ont à coeur d’en comprendre la portée historique. 

Cette série d’articles propose un retour en quatre épisodes sur ces grandes révolutions riches en controverses ! Pour lire ou relire le premier épisode, c'est par ici.

Episode 2 : La photographie numérique

121 millions : c’est le nombre d’appareils photos numériques vendus dans le monde en 2011. C’est l’année où la vente de ces appareils compacts a atteint son pic. 

Nous sommes nombreux à avoir été séduits par la promesse de ces petits appareils portatifs. Ces élégants rectangles métalliques, assez fins pour être glissés dans une poche, ont connu leur âge d’or au cours des années 2000… avant d’être vite éclipsés par les smartphones au début des années 2010. 

Une décennie seulement aura suffi pour révolutionner le commerce de la photographie grand public, pourtant bien huilé depuis plus d’un siècle. Durant la première moitié du XIXème siècle, les grandes questions artistiques et esthétiques relatives à la photo se posent, mais à partir des années 1880, c’est le potentiel économique de la photographie qui apparaît plus clairement. Une entreprise américaine, Kodak, le comprend avant tout le monde. Ses appareils photos argentiques amateurs, les premiers sur le marché, inaugurent cette ère où chacun peut immortaliser des moments heureux sur la pellicule.   

Pourtant, au début du millénaire, une nouvelle innovation technologique va interrompre son business florissant. Lors du premier épisode de cette série, nous avons parlé d’art. Nous vous proposons maintenant d’explorer les dessous économiques de la photographie…  

Le premier prototype

1975. Steven Sasson, ingénieur de 23 ans, est loin de se douter que l’invention qu’il vient de mettre au point va bouleverser le business model de son employeur, Kodak. Il a été recruté deux années auparavant par le géant de la photo argentique pour explorer les possibilités d’un nouveau domaine de la photographie, entièrement digital ! On l’oublie souvent, mais c’est chez Kodak que sont nés les premiers appareils photos numériques. En l'occurrence, le prototype inventé par Steven Sasson a la taille d’une machine à café, et met plus de 30 secondes à enregistrer une image sur cassette

Il n’est pas commercialisable en l’état, mais sa technologie annonce une révolution : les photographes amateurs du monde entier n’auront bientôt plus besoin de s’approvisionner en pellicules. Et c’est bien cela qui inquiète, dans les bureaux du mastodonte de la photo.

Car la rentabilité de la photographie argentique n’est plus à prouver. Les appareils se vendent comme des petits pains, leurs utilisateurs achètent des rouleaux de pellicules pour prendre des photos qu’ils font ensuite développer au sein des studios patentés… De nombreuses étapes et autant de sources de revenu !
La chose est moins sûre pour la photographie numérique : on ne voit pas très bien comment en tirer profit. On décide donc de ne pas lancer l’invention de Steven Sasson sur le marché… 

Dans le monde du business, cet épisode de l’histoire de la photo est un cas d’école : c’est ce qu’on peut lire dans un article de Scott D. Anthony publié dans le Harvard Business Review.  

De nouveaux acteurs émergent bien vite, développant des technologies intégralement numériques pour séduire le grand public. En 1999, le premier appareil numérique compact est lancé sur le marché, et c’est un concurrent qui s’en charge….

Crédit Photo Eric Muhr sur Unsplash

Des clichés sans compter 

Mais la peur de la photographie numérique ne tient pas qu’à des raisonnements économiques. Moins de 150 ans après les critiques à l’encontre du premier daguerréotype par les défenseurs de la peinture, certains intellectuels défenseurs de la photographie d’art voient déjà dans l’émergence du numérique une menace existentielle. Donner au premier venu la faculté de prendre n’importe quelle photo si facilement, c’est risquer, selon eux, de dissoudre dans la masse le talent des véritables photographes. 

Parmi ces penseurs, l’Américain Andrew Keen décrie le culte de l’amateur. On est en 2007 : l’âge d’or de Youtube, de MySpace, et du contenu généré par l’utilisateur. Partout dans le monde, on se met à la photo, à la musique ou à l’écriture en dilettante. Pour Andrew Keen, ces artistes du dimanche menacent la culture en faisant tomber les barrières à l’entrée. Des hordes d’amateurs s’arrogent le droit d’immortaliser des scènes qui n’en valent pas la peine. 

La photo numérique est en cause : elle permet de prendre autant de photos qu’on le souhaite, sans compter. Il n’est plus nécessaire d’économiser ses ressources. Auparavant, chaque cliché pris coûtait de l’argent : le prix de la pellicule. 

Pour d’autres, cette abondance nouvelle ne menace pas la création artistique. Elle permet au contraire à de nombreux photographes de s’entraîner et de devenir meilleurs… révélant ainsi leur talent. L’exercice répété leur permet de s’accomplir en tant qu’artistes. 

C’est aussi une ère nouvelle qui s’ouvre aux photojournalistes : ils peuvent s’adonner à leur métier plus librement. Dans un article de la BBC, il est fait mention d’un reporter qui, en 1939, partait en mission de six semaines à Berlin pour couvrir des rassemblements Nazi, ne disposant que de huit plaquettes lui permettant de prendre huit photos... Autant de contraintes inimaginables pour le photojournalisme moderne. 

Pour le reste des consommateurs, sans aspirations artistiques ni ambitions journalistiques particulières, c’est tout simplement la possibilité de mieux documenter les moments précieux de la vie qui s’est ouverte.  

Partager ses photos : un nouveau marché  

Mieux se souvenir des moments les plus précieux de la vie. C’est sur cette promesse que le marché de la photographie argentique amateur a pu se construire et prospérer. Kodak l’avait bien compris en popularisant l’expression Moments Kodak : un moment dont on aimerait se souvenir et qu’on aimerait partager avec ses proches. 

Pour l’homme d’affaires et auteur Scott D. Anthony, l’erreur a été de prêter, à l’aube de la photographie numérique, plus d’attention au produit commercialisé (soit l’appareil photo argentique) qu’à la vocation première de l’entreprise : rapprocher les gens en leur permettant de partager des souvenirs. Il en tire une leçon économique universelle : les entreprises doivent se concentrer sur le besoin des consommateurs plutôt que sur les produits qu’elles savent fabriquer. Plutôt que de vouloir promouvoir à tout prix l’impression de photos, il aurait fallu comprendre que le partage dématérialisé de photos est le nouveau marché à conquérir.

Professeur à Harvard, Clayton Christensen décrit dans son livre Le dilemme de l’Innovateur un mécanisme similaire : les entreprises bien installées ont moins intérêt à bouleverser les marchés où elles sont leaders, alors qu’elles sont les mieux placées pour voir arriver les technologies disruptives et les créer.  

C’est une leçon dont auraient dû se souvenir les concurrents de Kodak, nouveaux venus sur le marché, créateurs des appareils numériques les plus plébiscités. Ils ont réussi à s’imposer en offrant une technologie qui permet d’uploader plus facilement les photos sur internet. Cette facilité de partage explique leur succès… Et le triomphe inévitable des smartphones qui concentrent toutes ces fonctions dans un même appareil. Pourtant, c’est la même résistance que les créateurs des appareils compacts opposent à cette nouvelle innovation, tournant même en ridicule les photos prises sur smartphones. La résistance se révèle vaine : les appareils compacts s’inclinent rapidement face à la promesse de la photo connectée…

Pour en savoir plus, lisez l'épisode 3: 

Épisode 3: La photographie connectée

Sonnie Hills Unsplash

Crédit Photo Sonnie Hiles sur Unsplash

Sources

Claudia H. Deutsch, At Kodad, Some Old Things are New Again, The New York Times, 2008

James Estrin, Kodak’s First Digital Moment, The New York Times, Lens, 2015

Scott D. Anthony, Kodak’s Downfall Wasn’t About Technology, Harvard Business Review, 2015

Tom de Castella, Five Ways The Digital Camera Changed Us, BBC News Magazine, 2012

Clayton Christensen, The Innovator’s Dilemma, When New Technologies Cause Great Firms to Fail, Harvard Business Review Press, 1997

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