Ce que l’histoire de la tech en photo peut nous apprendre [Épisode 1]

Technologie
2 mars 2020 par Joy Habib
8 MIN

Photo numérique, smartphones, logiciels de manipulation d’image, IA… ces grandes révolutions technologiques ont bouleversé le monde de la photo. Chez Meero, nous opérons à la croisée de la tech et de la photographie. Nous nous interrogeons donc sur l’histoire de ces innovations et sur les débats qu’elles ont suscités au moment de leur apparition. Car même si nous voyons ces progrès technologiques comme de formidables opportunités, nous savons aussi que tout chamboulement porte son lot d’inquiétudes. Nos équipes se posent en permanence la question de l’impact qu’elles peuvent avoir sur les professionnels et le grand public et ont à coeur d’en comprendre la portée historique. 

Cette série d’articles propose un retour en quatre épisodes sur ces grandes révolutions riches en controverses !

Episode 1 : L’invention de la photo 

En près de deux siècles, la photographie a profondément transformé notre façon de créer, de partager et de nous souvenir. L’appareil photo est partout, et il continue de focaliser les polémiques. Les innovations techniques qui viennent bouleverser le domaine posent de grandes questions économiques, éthiques et sociétales. Si à chaque fois, ces débats peuvent sembler inédits, ils ont en fait beaucoup en commun. 

Car ces inquiétudes ne sont pas nouvelles : elles ont accompagné tous les grands bouleversements qu’a connus la photographie depuis son invention. L’histoire de la photo s’est construite autour de grandes innovations accueillies par un mélange d’excitation et de méfiance. Si elles ont fini par s’imposer, c’est que les scénarios catastrophes annoncés ne se sont jamais concrétisés. Mieux : la démocratisation des technologies a permis au grand public d’accéder à ce qui était auparavant réservé aux connaisseurs. 

La photographie elle-même, à ses débuts, faisait partie de ces inventions inquiétantes. 

Il peut être difficile d’imaginer qu’un médium aussi omniprésent fut un jour sujet à autant de controverses. 

« A partir d’aujourd’hui, la peinture est morte ! »...

...et l’appareil photo l’aurait assassinée. Certains attribuent cette exclamation au peintre Paul Delaroche : il l’aurait prononcée en 1839, à la vue d’un daguerréotype, premier appareil photo commercial. Delaroche en fait peut-être un peu trop, mais il traduit bien la vague d’effroi qui traverse le milieu artistique face à la menace de la photographie. 

Quand le processus des photos couleur se généralisera, les peintres n’auront plus rien à faire.

Et comment ne pas se sentir menacé quand le rôle principal de la peinture a été, des siècles durant, de retranscrire fidèlement la réalité. Comprendre l’espace, le mouvement et l’anatomie humaine pour en faire une représentation convaincante.... c’est un travail d’artiste. La photo permettrait au premier venu d’accomplir une prouesse digne d’un grand maître. Cette angoisse se renforce au cours du siècle et s’intensifie à la perspective des premières photographies en couleur. L’artiste Henrietta Clopath fait part de ces inquiétudes en 1901, dans un numéro de la revue Brush and Pencil : « Quand le processus des photos couleur se généralisera, écrit-elle, les peintres n’auront plus rien à faire. » 

On le sait maintenant : la photographie n’a pas porté de coup fatal à la peinture. 
Elle a, en tout cas, rendu un certain réalisme désuet. C’est parce qu’elle parvient à représenter la réalité avec une précision inégalée que la photographie a permis aux artistes de se tourner vers de nouveaux modes d’expression, plus abstraits. Elle ouvre la porte aux grands mouvements post-impressionnistes et symbolistes des décennies suivantes en libérant les artistes de leur allégeance à la réalité physique.

On a tendance à penser que les technologies récentes nous auraient rendus “plus narcissiques”.

Une gallerie de dagguerréotype en 1851

Easterly's Daguerreotype Gallery, St. Louis, 1851, domaine public 

Portraits peu flatteurs...

Le selfie : on en prend tous, mais on trouve la pratique parfois un peu… ridicule. On l’associe volontiers à l’influenceur instagram, occupé à se tirer le portrait pour récolter les likes de followers anonymes. On a tendance à penser que cette manie est intimement lié à notre modernité : les technologies récentes nous auraient rendus “plus narcissiques”.

Difficile à croire lorsque l’on connaît l’engouement de la société bourgeoise du XIXème siècle pour le portrait photographique. Le portrait, d’abord réservé à ceux qui pouvaient se payer les services d’un peintre, se démocratise avec le daguerréotype. Mais cette folie du portrait attire des critiques qui nous sont étrangement familières. 

La photo capte les petites imperfections de peau plutôt que de magnifier les tenues et les coiffures soignées ! 

C’est d’abord les portraitistes-peintres eux-même qui s’insurgent contre cette nouvelle technologie : ils craignent de perdre leur métier, rendu désuet par les machines. Pour d’autres, c’est le narcissisme de la bourgeoisie qui mérite d’être moqué. 
Charles Baudelaire peint un portrait peu flatteur de ses contemporains fascinés par le portrait, les accusant de narcissisme. On se demande ce qu’il aurait bien pu penser de Kim Kardashian… 

Peu flatteurs : c’est justement un autre reproche surprenant que l’on fait au portrait photographique. Les aristocrates pouvaient compter sur les peintres pour les représenter sous leur plus beau jour : gommer les boutons, intensifier la couleur des yeux, rosir les teints… de quoi faire pâlir nos meilleurs filtres instagram. 

Il n’en est plus question avec les appareils photos, qu’on trouve décidément un peu trop honnêtes ! Ils révèlent la moindre imperfection, ternissent le teint et l’éclat des yeux, et ne mettent pas assez en valeur les tenues soignées.
Une critique aux antipodes de la vague #nofilter et des reproches les plus récents que l’on fait aux manipulations photographiques. Nos photos sont-elles trop retouchées ou pas assez ? Un débat qui ne date pas d’hier…
 

Caricature des portraits photos par Honoré Daumier

LACMA, domaine public 
Le caricaturiste Honoré Daumier raille dans ses croquis les poses figées que prennent ses contemporains pour se faire "tirer le portrait"

Un art ? Pas si sûr !

La photographie est-elle un art ? Bien-sûr ! La question peut nous surprendre, mais au XIXème siècle, elle était vivement débattue. Beaucoup de puristes refusaient de voir le potentiel artistique de la photo.  
Les premiers appareils photo sont d’abord vus comme des objets de haute technologie. Or la création artistique ne peut se réduire à une prouesse mécanique... Le verdict est sans appel : c’est de la technologie, pas de l’art !
Il est amusant de constater que les arguments utilisés jadis reviennent aujourd’hui dans les débats autour du rôle des algorithmes dans la création artistique. Le problème de la rencontre entre l’art et la technologie est une question épineuse que nous héritons des siècles précédents et que nous n’avons pas fini de résoudre. 
Les décennies suivantes prouveront que la mécanique de la photo laisse largement la place à la composition et la création artistique. Mais cette première grande révolution ne s’est pas faite facilement.

En parallèle de cette révolution artistique, l’adoption de la photographie par des amateurs toujours plus nombreux a permis à un nouveau secteur économique de se développer et à de nombreuses entreprises de prospérer. Parmi elles, Kodak, devenue synonymes des moments heureux immortalisés sur la pellicule.

C’était sans compter sur la grande révolution du début du millénaire : la caméra digitale venue rebattre les cartes et révolutionner encore une fois un secteur à peine vieux de 70 ans. On vous raconte ça au prochain épisode…

En attendant, découvrez comment nous utilisons l'IA dans le traitement des photos en lisant l'entretien de Juliette Chataigner, ingénieure en recherche et développement chez Meero !

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