PHOTOGRAPHIE

Kira Vygrivach: illusions visuelles, se réapproprier le réel

La jeune photographe et cinéaste Kira Vygrivach mène une enquête autour d’une connaissance sensible du monde, où la déduction logique des choses que nous observons n’a pas sa place. À cet égard, elle explore les caractéristiques stylistiques et conceptuelles du genre documentaire expérimental - autant dans son travail cinématographique que photographique. Entre la réalité et le rêve, la question du dedans et du dehors - de ce qui se joue dans et hors la surface de la représentation - encourage l’image à se maintenir suspendue entre l’intérieur et l’extérieur.

De plus, on y met tout le reste, à savoir ce qu’on appelle, diversement et confusément, affects, instincts et pulsions. Ce monde des demi-rêveries lui permet d’effectuer une micro-inspection de soi-même, de réaliser un voyage qui passe, avant tout, par une recherche personnelle, pour après l’étendre sur le plan sensible et visible des choses. Ce n’est qu’en réalisant ce passage du “moi” à “l’autre” que Kira Vygrivach atteint son objectif de toucher le spectateur et le faire réagir face à une réalité qui, de plus en plus, est devenue habitude, et dont la passivité qu’entraîne l’ordinaire régit notre everyday life.                           

Kira Vygrivach

© Kira Vygrivach

Les images surréalistes de sa série photographique « Summer City Dream » aux compositions oniriques se jouent dans l’inconscient du narrateur de l’histoire, l’auteur des photographies. A la fois récit intime et universel, la disposition des éléments dans la composition, les jeux plastiques de la lumière, le point de vue et la perspective distorsionnée, sont des choix qui dérangent la vision et qui conduisent au questionnement de notre compréhension de la réalité où la mémoire, et dans un sens plus large le temps, joue un rôle essentiel. Il conviendrait d’abord de s’interroger sur ce qu’elle devient en tant que réalité.

Summer City Dreams - Kira Vygrivach

Summer City Dreams © Kira Vygrivach

Peux-tu nous expliquer brièvement ton parcours et ton profil ? Qu’est-ce qui te plaît dans ce médium ?

Après mes études et un travail dans le domaine de l’intelligence artificielle, j’ai échangé l'artificielle contre l'artistique. En fait, j’ai toujours aimé la photo, mon père était amateur de photo et  j’ai connu très tôt l’ambiance du laboratoire argentique, de la lumière rouge et la révélation magique des images dans le révélateur… Ma réorientation s’est faite en plusieurs étapes : en 2008, j’ai initié mon parcours de photographe, en 2012, je me suis installée en France où j’ai approfondi ma pratique et en 2014, j’ai commencé des études de cinéma. En effet, la photographie et le cinéma sont deux médiums qui me passionnent.
Rapidement, la photographie documentaire est devenue mon genre de prédilection et c’est toujours le cas aujourd’hui. Le documentaire est pour moi aussi – et peut-être surtout – artistique. Toutes mes séries artistiques ont été faites de cette manière : je n’invente rien, je capte la vérité de la vie – ma vérité, certes – et c’est souvent plus facile : la vie est beaucoup plus créative que nous, il faut juste être sensible à ça et pouvoir réagir.

Summer City Dreams - Kira Vygrivach

Summer City Dreams © Kira Vygrivach

Qu’est-ce qui te plaît dans ce médium ?

C’est mon troisième œil. Je vois différemment à l’œil nu... La caméra me rend plus attentive à la vie autour et permet de voir – et montrer - ses miracles. J’aime le pouvoir de fixer le temps que la caméra m’offre.

Peux-tu nous parler de tes influences culturelles, visuelles, esthétiques ? Quels sont les univers dont tu te sens proche ?

Je suis russe, et donc forcément la culture russe est enracinée en moi : son influence est forte. Je reviens souvent au sujet des racines, de la maison, de la nature : j’ai passée mes étés dans un village perdu dans la région de Iaroslavl ;  je connais bien la forêt, les champs, la campagne... Je suis sensible à la poésie dans toutes ses manifestations. Je crois que notre peuple est très poétique et spirituel. Après, comment tout ça se manifeste dans mon oeuvre… j’ai du mal à juger en fait. C’est à vous de me le dire.

Quels sont les univers dont tu te sens proche ?

Il y en a beaucoup. Dans le domaine du cinéma, c’est Tarkovski bien sûr, Sokourov, Wim Wenders, Ingmar Bergman, Dostoïevski, Pasternak, Boulgakov; dans la littérature, Saint-Exupéry, Oscar Wilde, pour citer les premiers qui viennent à l’esprit. Et dans la photo, Michael Kenna, Mario Giacomelli, Shōji Ueda…

Est-ce que la pratique de la vidéo et du cinéma a une influence sur ta pratique photographique ?

Je crois qu’après avoir travaillé dans le cinéma, je comprends mieux ce que j’ai fait dans ma pratique photographique. Et aujourd’hui j’ai beaucoup moins envie de faire juste du “joli” ; j’ai l’envie de raconter une histoire. C’est un défi : à travers une photo (ou même une série de photo), c’est plus compliqué à faire. Mais quand c’est réussi – c’est très fort (en parlant de l’influence de telle photo sur le spectateur) - plus fort, qu’à travers une image animée. Parce que l’image fixe lui laisse le temps de réfléchir, de ressentir des choses et de trouver une liberté d’inventer sa propre histoire.

Summer City Dreams - Kira Vygrivach

Summer City Dreams © Kira Vygrivach

Peux-tu nous parler de ta série « Summer City Dream » ?

Elle était faite à Nice en 30 minutes. Je ne me suis même pas rendu compte comment c’était « bouclé ». Comme si j’étais tombée dans une espèce de trou noir et j’en ressors avec quelque chose de précieux.  Ça m’arrive. Je compare cet état avec un rêve, ou avec le voyage “d’Alice au pays des merveilles”. D’autant plus dans le cas de cette série – il y a le miroir, il y a des figures d’enfant baignées dans une sensation onirique, surréaliste même. Pourtant, c’est juste une partie de la réalité telle quelle, vue d’une autre manière. J’aime explorer ce lien entre le rêve et la réalité. Je crois véritablement que la frontière entre ces deux univers est bien plus faible qu'on pense. Quand j’évoque cette dualité de l'existence, j’invite à l’accepter, à voir dans la fusion des deux une nouvelle harmonie. Je cherche une porte d’accès de la perception, différente de celle du monde qui nous entoure.

Comment décrirais-tu ton style photographique ? Es-tu dans une recherche purement esthétique et formelle ou y a-t-il un discours narratif qui s’introduit aussi dans tes images ?

Je ne sais pas si cela existe : « purement esthétique ». Si ça touche, ça a déjà quelque chose de plus. Même quand on parle de l’abstraction,  par quels moyens cela nous touche-t-il ? Dans mon cas le plus souvent j’ai un récit derrière, mais – surtout - je m’adresse à ma propre sensibilité pour réveiller celle du spectateur, l’ouvrir aux sens, à l’imagination, le pousser dans les profondeurs de lui-même et lui laisser libre d’inventer sa propre histoire. Je crois que souvent les paroles sont inutiles et même dérangeantes. Elles cassent la magie et emprisonnent la liberté des sens. Justement, nous sommes devenues trop logiques. On exige des explications. Mes photos ne sont pas très logiques (contrairement à moi-même, dans mon premier métier, il n’y avait pas place au hasard).

Summer City Dreams - Kira Vygrivach

Summer City Dreams © Kira Vygrivach

Est-ce que cette série est un projet unique ou est-ce qu’elle s’inscrit dans une démarche artistique plus vaste ? Y a-t-il des thèmes ou des approches que tu privilégies dans ta pratique en général ?

Tout d’abord, mon amour pour le rêve : quand on est dans un rêve – on accepte tout ce qui nous arrive, même le plus bizarre. On est prêt à toute sorte d’expérience. Or, dans la vie de tous les jours, on a tendance à bloquer, à « nier » ou à « ne pas remarquer » les choses qui sortent du cadre de notre « habitude ». Si dans le quotidien on plonge dans l’état du rêve, on devient plus ouvert, plus sensible, plus flexible. Si je peux contribuer à créer l’espace onirique autour des spectateurs, même pour une seconde,  je suis heureuse. Deuxièmement, le fait que je n’invente rien dans ma photo, que je fasse des images oniriques à partir de la réalité (100% réel) - ça montre que même dans le quotidien il y a beaucoup de place pour la magie. J’invite à sortir du cadre de l’habitude, à être attentif et sensible au monde qui nous entoure.

De quelle manière réalises-tu tes photos ? As-tu un contact avec tes modèles ou est-ce de la photographie type « snapshot », prise sur le vif ? Peux-tu nous décrire la manière dont tu procèdes ? Choix de ton appareil photo, travail de postproduction ou pas…

Quand je fais des portraits, j’essaye que la photo soit toujours prise « sur le vif », même quand le modèle regarde la caméra et sait qu’il est en train d’être photographié. Je suis très sensible au naturel et au faux, et je déteste le deuxième.
Par ailleurs, il y a plusieurs moyens de faire en sorte que le modèle soit « lui-même » lorsque je déclenche l’obturateur. D’abord, il faut avoir un bon contact avec la personne, elle doit me faire confiance et faire confiance à mon regard, à mon goût. Je dis souvent “qu’une photo c’est le modèle, le photographe et ce qui se crée entre eux”. Pour faire une belle image, je dois tomber amoureuse de ce que je photographie - même si c’est un objet – juste pour le temps de la séance. Si je ne trouve rien qui m’inspire, qui me rend admirative, alors l’image est morte et ça se ressent. Donc d’abord c’est un travail sur moi-même, vous voyez. Il faut faire preuve de psychologie et parvenir à trouver le cadre pour que la personne se sente à l’aise et pour que la photo soit jolie. La technique est secondaire pour moi. Il faut juste la connaître et l’adapter à la situation. C’est juste logique – et donc assez simple.

Quels sont tes projets en cours ou à venir ?

Le plus grand projet c’est un film que je vais tourner bientôt. Ce film propose un voyage visuel et sonore à l'intérieur de la vieille maison de ma famille, abandonnée aujourd'hui. Elle se trouve dans un petit village en Russie. La maison devient le personnage principal et unique du film en tant qu'être vivant, dotée d'une l'âme, d'un caractère, d'une mémoire. Parcourant l’espace physique de la maison, on va aussi traverser le temps. Grâce au son, qui joue un rôle primordial, on va plonger dans l'espace-temps de la maison et découvrir ses histoires qui couvrent un siècle. Chaque arrêt sur l'itinéraire est un point dans une couche de mémoire, qui conserve plus des émotions que des faits. En m'adressant à mes propres souvenirs, aux récits des proches, aux faits historiques et aux archives, je souhaite recréer l'image de la maison, telle qu'elle se présente à l'âme russe. Je crois que c’est le projet le plus important personnellement de tout ce que j’ai fait jusqu'à aujourd'hui.

Summer City Dreams - Kira Vygrivach - reflet ombre enfant et plaque d'égout

Summer City Dreams © Kira Vygrivach

“ Immergé dans le visible par son corps, lui-même visible, le voyant ne s’approprie pas ce qu’il voit : il l’approche seulement par le regard, il ouvre sur le monde […] Je dis d’une chose qu’elle est mue, mais mon corps, lui, se meut, mon mouvement se déploie.…”

(Maurice Merleau-Ponty L'Oeil et L'Esprit, Gallimard, 1960)

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