Rencontre avec Jorge Eduardo Albarracin, un photographe aux multiples facettes

Photographie
10 sept. 2020 par Joy Habib
9 MIN

De Bogota à Paris, des portraits d’Iggy Pop à ceux de son fils, le parcours photographique de Jorge Eduardo Albarracin impressionne par son éclectisme. Le photographe franco-colombien basé à Berlin exerce son métier depuis près de vingt ans. Vingt ans, c’est assez pour assister aux grandes métamorphoses du monde de la photographie et se forger un style unique qui transcende les cloisonnements internes à la discipline. 

Témoin et acteur des deux dernières décennies de la photographie, il pose sur le domaine un regard profond et lucide. Nous avons eu la chance d'interroger Jorge, qui a exercé un rôle d'ambassadeur Meero à Berlin durant plusieurs années, sur sa formation, ses pratiques photographiques et les rencontres qu’il a faites grâce à la photo. Il a accepté de répondre aux questions de Meero et nous livre un témoignage important, précieux pour les photographes en devenir qui s’interrogent sur l’avenir de leur métier. 

Photo Jorge Eduardo Albarracin

Crédit photo Jorge Eduardo Albarracin

Une formation académique entre photo et cinéma 

C’est à Bogota, sa ville natale, que Jorge fait ses premiers pas dans la photo. Même si son intérêt pour le domaine remonte à l’enfance (il se souvient de ses premiers jeux avec un appareil photo jetable), l’université est une étape fondamentale de son apprentissage. Elle lui permet d’explorer avec plus de rigueur son penchant pour les arts visuels : peinture, multimédia, arts plastiques… 

D’emblée, le cinéma et la photo ont sa préférence. Mais la photo présente l’avantage de pouvoir se pratiquer avec moins de moyens : « À l’université, le cinéma semblait beaucoup plus lointain et compliqué… », se souvient Jorge. Il se donne entièrement à sa passion et apprend vite à développer en noir et blanc. Pour persévérer, il installe ses premières chambres noires dans sa salle de bains, d’abord à Bogota puis, lorsqu’il y déménagera, à Paris... 

Le cinéma est pourtant très présent dans ses premières missions de photographe : « Je m’étais lié d’amitié avec un de mes professeurs, Juan Camilo Segura, qui m’a proposé de le remplacer pendant quelques jours en tant que photographe sur un tournage de film. Cette responsabilité qui m’a été accordée alors que j’étais encore très jeune a été un vrai déclic. »

En 2003, il part pour Paris. Là, il continue son métier de photographe en effectuant des missions pour des clients français ou colombiens et complète sa formation. En 2007, il obtient une bourse de l'Ecole Internationale de Cinéma de Cuba (EICTV) pour développer son projet de Master en Etudes Cinématographiques, et lors de ce voyage il réalise une série photographique sur la Jeunesse cubaine. Cette série lui vaut le prix Paris Match étudiant de 2007. 

Avec Paris, Bogota et Berlin, La Havane fait partie des quatre villes qui ont le plus marqué son travail de photographe. Pourtant, Jorge a immortalisé bien d’autres villes au cours de ses voyages, en Océanie, en Afrique, ou en Europe… À ses yeux, le voyage et la photo sont intimement liés. Les premières photos qu’il a aimées étaient des photographies de voyage. Petit, elles le transportaient vers des lieux ou des époques qu’il n’avait jamais visités. Depuis, le voyage est resté lié à la photographie dans son esprit. 

Photo Jorge Eduardo Albarracin

Crédit photo Jorge Eduardo Albarracin

La photographie, cette compagne d’une vie

Pour Jorge, la principale difficulté que doivent affronter les photographes indépendants est le manque de stabilité. « Ce choix est difficile à faire, car on sait que l’on n’aura pas de salaire tous les mois ».

Pourtant, son métier de photographe freelance lui a offert de belles opportunités. Il se souvient notamment de sa collaboration avec l’Office de Tourisme de Paris, dont il a signé les photos de l’édition 2012. Ces photos sont apparues sur les brochures, les rapports annuels… « Cette mission fut l’une des plus gratifiantes car j’ai un lien très fort avec la ville. Ce fut un honneur de contribuer à l’image de Paris pour le reste du monde, notamment par le biais de plans de la ville qui ont été imprimés 1 million de fois », raconte Jorge.

À certaines périodes de sa vie, Jorge a préféré bénéficier de plus de sécurité. Il lui est arrivé d’exercer des métiers à temps plein, notamment en tant que Directeur Artistique dans le domaine de la publicité, chez Publicis Conseil notamment : « ce cocktail de disciplines m’a laissé beaucoup de liberté ».

Son parcours mouvant correspond à la conception qu’il se fait du monde professionnel aujourd’hui : « Je ne partage pas cette idée préconçue qui nous vient de la génération de nos parents qui consiste à voir un métier comme quelque chose de fixe. Il s’agit aujourd’hui de s’adapter aux circonstances mouvantes : voyages, opportunités, pandémie. C’est un équilibre à trouver : moi par exemple, quand je travaillais à temps plein, je n’avais pas beaucoup de temps à consacrer à mon art. Cela dépend des périodes de ma vie. ».

Jorge voit la photographie comme une compagne de long-terme qui se fait parfois discrète et dont l’importance varie en fonction des circonstances : « J’exerce depuis 2001. Il y a eu, naturellement, plein d’interruptions dans mon travail photographique. Il y a des des périodes où je laisse mon appareil photo tranquille et j'examine davantage mon archive ».

Photo Jorge Eduardo Albarracin

Crédit photo Jorge Eduardo Albarracin

La géographie des souvenirs 

Un rapide coup d'oeil à la page Flickr de Jorge révèle un éventail impressionnant de genres photographiques : portraits, street photography, photographie animalière ou de voyage… 

Il s’est essayé à de nombreux genres, mais il y en a quelques uns vers lesquels il revient toujours. La photographie de rue ou les photos d’architecture par exemple. Cet adepte des grands Réflexes comme le Canon 5D (les grands appareils lui permettent d’être plus technique dans les prises de vue, par exemple) compte aussi sur l’appareil photo de son téléphone pour saisir de belles photos sur le vif. Ainsi, il est toujours équipé d’un appareil au cours de ses pérégrinations, sans avoir besoin de s’encombrer de matériel lourd. Cela lui permet d’immortaliser les bâtiments remarquables qu’il croise ou des scènes poignantes et imprévues.  

Sa collaboration avec Rolling Stone Magazine lui a permis de lier ses deux passions, la photographie et pour la musique : « Je prends des photos en tant que fan !  C'est un grand plaisir d'assister à cette communion éphémère et puissante qui se produit entre la foule et les musiciens. » 

Jorge préfère faire des photos des musiciens qu’il admire, tels qu’Iggy Pop, Deep Purple et Metallica. Sa rencontre avec le chanteur des Stooges a duré quelques minutes seulement, mais le souvenir en a duré des années. Cette brève entrevue lui a permis de découvrir que le musicien avait également habité à Bogota, et qu’il y avait vécu une des grandes histoires d’amour de sa vie avec une Colombienne. Pour Jorge, ses photos de concerts remontent à une autre époque, où l’on n’avait pas peur de se mêler à la foule, avant la pandémie. Ce sont des archives d’un passé pré-COVID, où l’on n’avait pas peur des grands rassemblements. 

Le souvenir est une composante centrale de la photographie de Jorge. En ce qui concerne les portraits, il photographie aussi bien des inconnus que son entourage proche. « Tout cela fait partie de la géographie des souvenirs... En ce moment, je prends surtout des photos de mon fils », raconte Jorge.

Photo Jorge Eduardo Albarracin

Crédit photo Jorge Eduardo Albarracin

Prendre le temps de la photographie

Lorsque Jorge était enfant, il était très impressionné par les photographies découpées de magazines et livres qu’il recevait de son professeur Mr. Braconnier en tant que récompense. Chaque photo était contemplée longtemps et avait la faculté de le faire voyager. « Aujourd’hui, la photographie se consomme plus rapidement. » 

Jorge n’est pas opposé d’emblée à ce nouveau mode de consommation rapide et connecté, mais il lui semble important de prendre le temps de la contemplation, comme on le ferait avec un tableau ou une peinture. 

Lorsqu’on lui demande quel conseil il pourrait donner à un photographe débutant, il insiste sur l’importance de regarder des livres de photos plutôt que de se borner à Instagram « parce qu’on ne peut pas scroller un livre… ». Il insiste également sur l’importance des rencontres qui ont formé son oeil de photographe. Il cite notamment Viki Ospina, une grande photographe colombienne avec plus de quarante ans d’expérience qui l’a beaucoup inspiré et qui est devenue l’une de ses amis. 

Retrouvez le travail de Jorge sur sa page Instagram et Flickr !

Photo Jorge Eduardo Albarracin

Crédit photo Jorge Eduardo Albarracin

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