Laura El-Tantawy photographie les petits agriculteurs partout dans le monde

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26 oct. 2020 par Joy Habib
9 MIN

La Meero Foundation est fière d’être un sponsor du W. Eugene Smith Memorial Fund. Tous les ans, cette institution phare du paysage culturel mondial décerne une bourse à un photographe documentaire qui pose un regard humain et plein de compassion sur des réalités difficiles. Cette année, le prix rompt avec une tradition vieille de 40 ans en récompensant 5 photographes exceptionnels. Nous avons rencontré certains d’entre eux, ils nous ont parlé de leur passion, de leur travail et de leur engagement. Cette semaine, nous rencontrons Laura el Tantawy, une photographe égyptienne qui a parcouru le monde pendant dix ans pour raconter le quotidien des petits agriculteurs. 

En 2008, Laura El-Tantawy, qui rentre tout juste d’un voyage en Inde, lit un article sur l’augmentation des cas de suicides parmi les agriculteurs indiens. L’impression que son voyage lui a laissée est bien loin de cette réalité : elle décide d’y retourner pour mener l’enquête. 

Laura El-Tantawy est photographe de reportage : il lui importe donc de rendre compte de cette “épidémie de suicides”, en déceler les causes économiques, écologiques et politiques. Mais cette histoire en particulier a un attrait plus personnel pour Laura : son propre grand-père paternel était agriculteur. Elle a pour Hussein, ce grand-père qu’elle n’a jamais connu, une affection profonde. Il est mort avant sa naissance, consumé par les soucis de son exploitation agricole. Ce reportage est pour elle le moyen de se rapprocher de lui, un hommage à Hussein et à tous ceux qui, comme lui, tentent envers et contre tout de vivre de leurs terres dans un monde de plus en plus urbanisé. 
C’est la genèse du projet I’ll Die For You, qui est, dix ans plus tard, une méditation visuelle puissante autour du mode de vie des agriculteurs d'aujourd'hui, où l’intime et le politique se rencontrent.

Laura El-Tantawy

Chandrabhan Zitheu Chaturkar, 70, s'est pendu dans sa maison le 2 Mai 2010. Il devait 16,000 roupies (US$217).

L’expérience partagée des photographes 

Au début du projet, I’ll Die For You était spécifique à l’Inde. Laura El-Tantawy voulait mettre en lumière les pressions économiques et écologiques qui poussent les agriculteurs indiens au suicide : au cours des 25 dernières années, 300,000 d’entre eux se sont donné la mort. « Et ça c’était avant le COVID ! Les chiffres ont certainement augmenté depuis, » ajoute Laura El-Tantawy. Dans ce métier qui dépend beaucoup de facteurs naturels incontrôlables, une seule mauvaise saison peut être fatale.

« Les agriculteurs contractent des prêts auprès de créditeurs privés et utilisent l’argent pour acheter de l’engrais. Mais le succès de leurs moissons dépend d’éléments naturels incertains. En cas de sécheresse, ils ne peuvent pas rembourser leurs créditeurs. Lorsqu’ils ne sont plus capables de subvenir aux besoins de leurs propres familles, ils choisissent de se donner la mort. » 

Cette épidémie de suicides est peut-être un problème indien, mais les agriculteurs partout dans le monde font face aux mêmes difficultés. D’après La Banque Mondiale, les 500 millions de ménages d’agriculteurs dans le monde constituent une grande partie de la population pauvre mondiale. Pour mener le projet I’ll Die For You à son terme, Laura se devait de raconter leur histoire. Et il ne s’agit pas seulement des pays du Tiers-Monde : 

« Les agriculteurs se suicident aussi en France, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Ce serait trop facile de penser que cela ne touche que les pays en développement. Il ne faut pas ignorer les réalités des agriculteurs américains par exemple, qui doivent faire face aux conséquences du changement climatique et à divers problèmes de santé mentale. »

Après avoir rencontré des agriculteurs au Népal, en Egypte, dans les territoires palestiniens, au Pérou et en Irlande, Laura El-Tantawy espère utiliser la bourse W. Eugene Smith pour partir à la rencontre des exploitants agricoles américains, plus spécifiquement dans le Wisconsin et dans l’Arkansas. 

Plus tard, elle aimerait faire de son projet un livre et une exposition itinérante où des intervenants experts et des agriculteurs seraient invités à parler. Le but de son travail est de sensibiliser le public à la cause des agriculteurs et avoir un impact positif sur leurs vies.

Laura El-Tantawy

Écorce d'arbre

Le rapport complexe entre les hommes et leur terre

Le nom I’ll Die For You est presque romantique. Il illustre bien la relation intense entre la terre et ceux qui la travaillent. Au début du projet, le titre avait un sens littéral. 

« Le suicide est quelque chose de tellement radical. J’ai voulu mettre des visages sur cette notion. À moins de connaître personnellement quelqu’un qui a tenté de mettre fin à ses jours, le suicide reste une notion abstraite. Les photos que j’ai prises en Inde sont simples : ce sont des portraits des hommes qui se sont suicidés et ceux de leurs femmes. »
 
Le thème de dépendance mutuelle entre les hommes et la terre a évolué au fil du projet pour englober bien plus que la réalité du suicide. 

« L'agriculture est un travail tactile où le lien avec la terre est omniprésent. C'est un travail véritablement unique dans ce sens », explique Laura El-Tantawy. Dans sa photographie, elle brouille la limite entre portrait et paysage. Les agriculteurs et leurs terres se ressemblent parce qu'ils sont si étroitement liés. Ils sont souvent mis sur le même plan.

Chaque agriculteur a développé une relation complexe et unique avec sa terre, souvent influencée par son héritage historique, culturel et politique. Malgré leurs différences, ils partagent tous un fort sentiment de fierté à l'égard de leur travail :  

« Ce thème de la fierté revient sans cesse. Les agriculteurs qui ont perdu leurs terres, dans les territoires palestiniens par exemple, perdent aussi une partie de leur identité. »
Mais ce sentiment de fierté est terni par les inquiétudes autour de l'avenir. Les générations les plus âgées s'interrogent sur l'avenir de leurs enfants. Chaque région du monde a ses propres défis politiques et économiques. 
« En Irlande, par exemple, l'histoire de la domination britannique est encore bien vivante. Le contexte politique est au centre de leur sentiment d'appartenance à la terre. Au Népal, la question principale est la pauvreté et la nécessité d’avoir de quoi manger. » 

Mais les différences régionales sont de plus en plus éclipsées par les effets du changement climatique qui accablent les agriculteurs partout dans le monde. 
 

Le Nil qui scintille au soleil 

Des histoires intimes pour nourrir des discussions universelles

Laura El-Tantawy travaille depuis dix ans sur I'll Die For you. Elle ne cesse de trouver de nouveaux éléments à aborder pour enrichir cette œuvre fascinante. Elle a adopté le rythme lent, nécessaire pour traiter les sujets aussi complexes. Au fil des années les questions que sa photographie nous pose semblent devenir de plus en plus importantes alors que les effets du changement climatique se font de plus en plus sentir.

« C'est devenu une question centrale maintenant, ce qui n'était pas nécessairement le cas il y a dix ans pour les personnes qui n'avaient pas de lien direct avec la terre. » 

Les aléas climatiques sont le point de départ de toutes ses conversations avec les agriculteurs. Leurs histoires personnelles et leurs expériences individuelles reflètent les problèmes mondiaux que la plupart d'entre nous ne pouvons comprendre qu'à l'aide de chiffres et de statistiques. 

Dans l'ensemble, elle a constaté que les gens en Inde étaient désireux de partager leurs histoires et de se faire prendre en photo. Le fait qu'elle soit étrangère l'a aidée, même si le fait de devoir travailler avec un traducteur a parfois été un obstacle. Au Népal, en revanche, les agriculteurs étaient plus réservés, surtout lorsqu'on les aborde dans les champs plutôt qu'à leur domicile. En Égypte, elle a enquêté dans le village de son propre grand-père, accompagnée des membres de sa famille. 

« Tous mes projets ont trait à mon parcours ou à mon éducation » dit Laura El-Tantawy.

Son travail est une enquête approfondie sur des réalités qui lui sont étrangères, mais il est aussi profondément personnel. Elle réfléchit à une idée qui est primordiale pour elle, et pour sa génération : celle de l'appartenance. Alors que nos vies de plus en plus itinérantes nous entraînent loin de nos terres natales, Laura El-Tantawy médite sur les racines solides de ceux qui ont décidé de faire de la terre le point focal de leur vie. 

 

Un cou d'agriculteur

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